Lafin-Sierroz : Les « politiques » jouent-il avec le feu ?

Tout un quartier au bord du Burn... Out !



Ah, qu’elle était belle et prometteuse la Rénovation Urbaine dans les discours de Dominique Dord et de ses thuriféraires. Cent millions d’euros, pas un de moins, qu'ils disaient y injecter. Non seulement ils allaient « rénover » mais ils allaient donner à chacun des habitants du quartier l’occasion de s’occuper, de se cultiver, de faire du sport, de « mieux vivre ensemble ». «Recréer du lien social » comme ils le proclamaient. Et surtout, offrir du travail pour tous et de la formation pour les autres. Une nouvelle vie, quoi !

Plus de dix ans se sont écoulés et certains se demandent où est passé tout cet argent. D'autres y apportent des réponses qui laissent perplexe.
On a beaucoup détruit, y compris des tours dont le gros œuvre était pourtant en parfait état. Y compris des espaces verts. Et l’on a bétonné. Beaucoup bétonné. Tout bétonné. Ce qui, jadis, rendait agréable la vie dans ce quartier a été rasé mais pas remplacé.
Quant au travail, il fait toujours défaut. Plus d’un adulte sur deux y est à la recherche d’un emploi. Les promesses d’embauche n’ont pas été suivies d’effets. La désillusion est grande. A tel point que les élus ne viennent plus dans le quartier que sous bonne escorte...

Les anciens du quartier regrettent leurs anciennes conditions de vie. Les nouveaux venus, eux, ne se sentent pas non plus intégrés à la ville. « Les élus n’ont pas amélioré l’image du quartier, ils l’ont même dégradée » dit cet ancien en ajoutant:
« même la presse s'en mêle ».  A l’appui de son affirmation il cite cet exemple : « La semaine dernière, les gendarmes ont arrêté un petit revendeur de drogue. Le gars, il habitait la commune de Voglans mais le dauphiné a publié une grande photo où l’on voyait des gendarmes avec des chiens... devant le parking de Franklin (Roosevelt). C’était sans doute pour donner une bonne image de notre quartier » (rire).

Un vocabulaire guerrier qui s'impose insidieusement

En ce vendredi après midi, le quartier du Sierroz est quasiment désert « Avant (dix ans plus tôt) ici ça grouillait de monde, c’était vivant. Aujourd’hui tout le monde s’empresse de rentrer chez soi. » La conversation se poursuit dans le hall d’un immeuble récent. « On nous avait dit que les loyers seraient les mêmes mais moi je paie 150 euros de plus que dans mon ancien appartement. Et il était plus grand... ». La désillusion, elle, va grandissante et la conversation tourne très vite autour des incidents de la veille. Voilà comment le dauphiné avait traité le sujet :


Violences urbaines. L’expression était lâchée. Violences urbaines. Des forces de l’ordre appelées en renfort pour sécuriser les lieux. Comme l'armée sécurise les lieux dans les zones de combat.
Un vocabulaire guerrier pas vraiment sans arrière-pensées ou, en tout cas, pas sans mauvaises retombées.

Cet habitant dit avoir tout vu depuis son appartement. Il donne sa version. « Le feu a commencé vers 22 heures. Une heure après, ça brûlait encore, je n’ai pas vu les pompiers. Ils ont dû intervenir bien plus tard ». Cet autre, qui habite à plusieurs pâtés de maisons de là, précise: « On a entendu les explosions ». Des explosions ? A côté de l’engin qui a brûlé, il y avait des bouteilles de gaz dont certaines auraient explosé sous la chaleur. « Les murs ont tremblé » dit encore cet autre en précisant que les pompiers n’étaient toujours pas intervenus quand les premières explosions ont retenti.
Quant aux violences urbaines citées par le dauphiné, à l’exception de l’incendie, aussi stupide que criminel, personne n’en a vu trace. Il n’empêche : « Il a fallu plus d’une heure avant l’intervention des pompiers alors que la caserne est à peine à cinq minutes, ça fait peur » dit encore celui-ci qui a craint, une bonne partie de la nuit, pour la sécurité de sa famille.

La peur. Un sentiment qui grandit. Pour certains, les plus jeunes, ce n’est pas innocent...
  Ceux-là ont très vite trouvé une explication : c’est une manœuvre politique. Une explication qui fait florès dans le quartier car répétée comme un fait avéré. Du côté de ces « jeunes » on raconte :  « Depuis quelque temps on voit plus de police, plus de contrôles. L’autre jour on a vu arriver en trombe une dizaine de voitures de police. On se fait arrêter pour un oui pour un non. C’est de la provocation. »
Provocation : ce propos entendu sur toutes les chaînes de télé à propos d’Aulnay ou d’autres banlieues en ébullition est répété ici à l’envi. Un autre raconte : « ce matin, les flics ont fait une perquisition dans l’appartement de mes voisins. Ils étaient cinq avec un chien. Ils ont fouillé partout. Je crois que tout ce qu’ils ont trouvé, c’est deux cigarettes de shit. Quand les gamins voient ça, vous croyez qu’ils n’ont pas la haine ? ».


De l’autre côté, du côté pavillonnaire, ce n’est pas la même chanson. Les quelques riverains rencontrés parlent plutôt de « trafics de drogue qui justifient le travail de la police ». Ils ont lu ça dans le journal, ils le répètent. Tous pourtant admettent que le quartier apparaît tranquille, qu’on peut le traverser en paix à toute heure, que les gens se saluent, que les jeunes sont... des jeunes! Mais la crainte est là que les choses s’enveniment. Certains pensent même que c’est inévitable. Inéluctable. Et l’on reparle de communautarisme...
Dans le quartier rénové, même ceux dont les parents ou grands parents ont émigré d'Afrique du Nord voici plus de cinquante ans continuent de parler d'eux en s'appelant "les Arabes", contribuant ainsi à "arabiser" tout le quartier. Même si, comme certains l'admettent, le quartier compte également, entre autres autochtones, une forte colonie de "tos" ou de "guesh". Entendons par là, d'origine portugaise.

Au moment de quitter le quartier, le temps d'une ultime photo, une camionnette s’arrête devant l’épave calcinée de l’engin qui a été incendié l’autre soir.
Le conducteur baisse sa vitre pour se lamenter du spectacle:

Un bref dialogue s'engage : « J’ai trois engins comme ça sur le chantier un peu plus loin ». A la veille du week-end, l’homme n’est pas rassuré. Il a peur de retrouver lundi ses tractopelles dans le même état. Il n’aurait plus alors qu’à mettre sous la porte la clé de son entreprise et son personnel au chômage. Cet homme ne dirige pas une multinationale, c’est un artisan, o
n peut comprendre son inquiétude.
Sur le chemin du retour, je croise un « ancien » du quartier, un de ceux qui a longtemps joué les grands frères et qui, déçu par les promesses politiques jamais tenues, a renoncé. Je lui parle des angoisses de l’artisan qui craint pour ses engins de chantier. « Je vais voir si je peux encore raisonner quelques gars... » me lâche-t-il. Je sais qu’il va le faire.
Puisse-t-il être entendu. Car certains trouveraient un intérêt à susciter la colère et la révolte et à monter les uns contre les autres que ce ne serait pas étonnant.
Des politiciens, apprentis sorciers, ont trop longtemps joué avec le feu.

J.G.



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