GARDE À VUE !

AIX-LES-BAINS: UNE POLICE ET UNE JUSTICE À DEUX VITESSES ?


Il est un peu plus de onze heures ce samedi matin dans un quartier d'Aix-les-Bains. Quatre policiers, armés, font irruption dans une maison où habitent une femme et ses trois enfants. Les forces de l'ordre (?) sont venus chercher le père de famille pour le conduire en garde à vue à la demande du procureur de la république. Sans ménagement, et sous la menace d'un taser, ils lui passent les menottes et l'emmènent. "Mes enfants en sont encore traumatisés" dira plus tard la mère de famille.
Quel était donc le crime commis par l'homme ainsi traité..?

S.B. est au coeur d'une affaire qui a défrayé la chronique locale aixoise: le prétendu piratage informatique à la mairie. L'arrestation musclée de ce samedi matin est en fait le dernier rebondissement d'une histoire à tiroirs.

S.B. est un homme dans la cinquantaine qui n'avait jamais fait parler de lui avant cette histoire abracadabrantesque de piratage informatique. Après avoir exercé différents métiers, tel animateur sportif
, S.B. est remarqué par Dominique Dord en 2004. A cette époque le quartier Franklin Roosevelt est déjà en ébullition (mais avec bien moins d'incendies de voitures et "d'incivilités" qu'aujourd'hui) et Dord, élu maire en 2001, a compris que sa réélection passait par une reprise en main du secteur. Il recrute SB comme "agent d'ambiance" avec des contrats à durée déterminée. Dans ce rôle, l'ex-animateur sportif donne sa pleine mesure. Tant et si bien qu'une fois réélu maire en 2007, Dord l'embauche définitivement à la mairie pour poursuivre la même activité dans le quartier. Mais comme le poste n'existe pas officiellement, SB est embauché au service informatique. Et comme il n'a aucune connaissance dans ce domaine, son rôle consiste à changer mécaniquement des pièces. Cela lui prend peu de temps au quotidien. Le reste de son temps de travail, SB le passe à l'écoute du quartier. Toutes les semaines il fait son rapport à Dord.

Dans les services municipaux, SB est très vite mal jugé. Ignorant que sa principale activité officieuse, telle que définie par Dord, se situe à l'extérieur de la mairie, ses collègues n'apprécient que très modérément ses fréquentes absences. De surcroît, pour ne rien arranger avec ses collègues, SB ne cesse de se vanter de ses bonnes relations avec "Dominique dont j'ai le 06" comme il ne manque jamais de répéter.

Mais les choses auraient pu s'arranger avec le temps si, courant 2014, SB n'avait eu vent de drôles de pratiques au sein et autour du service informatique. Il découvre un jour, par hasard, que quelques employés municipaux vont piquer des informations présumées confidentielles sur le serveur informatique de la mairie, en principe protégé. Lors d'une opération technique, un employé confiera à SB qu'il a eu accès à des fichiers concernant le maire et lui remettra une copie de ce fichier.
Dans la foulée, SB en informe Dord qui a du mal à le croire et lui demande de mener des investigations complémentaires. Fort de ce blanc-seing, c'est en tout cas ce qu'il assurera plus tard, SB finit par découvrir que le serveur de la mairie est une vraie passoire, une information largement confirmée depuis. Il en informe le maire. A ce moment, c'est le branle-bas de combat dans les hautes sphères du personnel. Personne ne veut assumer cette situation. Certains cadres, pour se défausser, vont alors avoir recours à la fameuse tactique du bouc-émissaire.

Début janvier 2015, un fichier prétendument piraté est retrouvé sur le bureau de M. X., un cadre municipal alors en délicatesse avec sa hiérarchie. Il faut dire que M.X., quelques mois plus tôt, a découvert que des agents municipaux, gérants d'un service public municipal, avaient détourné, à leur profit, pour plusieurs milliers d'euros d'argent public. Une affaire qui a été étouffée. A l'instigation de Dord, les "voleurs" n'ont jamais été poursuivis et n'ont jamais remboursé l'argent détourné. De fait, le cadre qui avait dénoncé ses collègues malhonnêtes, était plutôt déconsidéré aux yeux de ses supérieurs moins regardants et qui cherchaient à s'en débarrasser.  En retrouvant fort opportunément, et en son absence, un fichier informatique prétendument volé (et que M. X. aurait stupidement laissé traîner sur son bureau pendant ses congés d'hiver, allons donc!)
les cadres haut placés de la mairie allaient donc faire d'une pierre deux coups. Puisque M.X et S.B. avaient eu précédemment quelques échanges téléphoniques, ce ne pouvait être que SB qui avait fourni le fameux fichier. Ainsi naquit la fumeuse affaire du piratage informatique à la mairie d'Aix-les-Bains.

Dans la foulée de la médiatisation à l'excès de cette histoire (le maire et son premier adjoint avaient passé sous silence le détournement de plus de 10.000 euros d'argent public mais ils mobilisaient l'opinion et la justice pour un fichier de quelques lignes) SB fut mis sur la touche et sur le coup d'une procédure en vue d'un licenciement qui ne tarda pas à arriver. De son côté, après une enquête diligentée par le SRPJ de Lyon, laquelle n'apporta rien de bien probant, SB et M.X furent traduits devant le tribunal de Chambéry. En première instance les magistrats estimèrent, à bon droit, que les preuves d'un piratage informatique avec la participation de SB et le recel de M.X. n'étaient pas rapportées, et les deux furent acquittés. Bien qu'il n'y eut pas de preuve d'un préjudice quelconque ni de parties civiles, le procureur crut utile de faire appel de cette relaxe. Quatre mois plus tard d'autres magistrats, sur les mêmes faits et avec les mêmes éléments, condamnaient cette fois SB et M.X. à des peines d'amende avec sursis. Autrement dit, condamnés à rien. Sauf à être déchus définitivement de leur emploi dans la fonction publique.

Depuis SB ne vit que dans l'espoir d'une revanche. Il est rongé, psychologiquement, par ce qu'il considère non seulement comme une injustice mais aussi comme une atteinte à sa dignité. Au début, bien entouré, il a pu croire que ce que la justice avait raté (de son point de vue) la justice pouvait le rectifier. Il a multiplié les démarches, alerté diverses autorités, toujours dans le respect de la légalité. En vain. Il est devenu un peu aigri, beaucoup en colère. Il ne savait pas encore que "ces gens" avaient la toute puissance à leur service.
Logé avec femme et enfants, à titre payant bien sûr, par l'Office d'HLM dans un appartement aux multiples malfaçons, un jour SB en a eu marre de voir arriver chez lui des équipes de dépanneurs qui ne dépannaient jamais rien, démontant une partie de sa cuisine et repartant en laissant les problèmes dans le même état. Il a piqué un coup de sang. Sans violence mais en élevant la voix, en criant, voire en hurlant, il a mis à la porte un énième réparateur. Lequel a informé les HLM de ce comportement.

L'office public, présidé par un très proche du maire d'Aix-les-Bains, a sauté sur l'occasion et a lancé une procédure d'expulsion pour violences. Le tribunal a donné suite à cette demande. Un huissier est venu confirmer cette expulsion au besoin avec le recours de la force publique, avec effet au 1er novembre dernier. Déjà privé d'emploi et privé de ressources assurées, la mise à la porte d'un appartement dont il payait rigoureusement le loyer depuis des années a été la mesure de trop. Malgré les conseils de sa famille et de ses amis, SB a fait le siège de l'hôtel de ville dont il tenait l'hôte pour responsable de ses déboires. Il a tenu parfois des propos incohérents, menaçant le nouveau maire de publier tous les fichiers qu'il avait pu récupérer en 2014 à la demande de l'ancien maire. Des fichiers non pas piratés mais puisés tranquillement, en toute impunité, par des agents municipaux profitant de l'absence de protection du serveur central de la mairie. Des fichiers dans lesquels il se trouverait, selon SB, des dossiers compromettants pour Renaud Beretti et son prédécesseur à la mairie.

Des jours durant, fragilisé psychologiquement, SB a fait le siège de la mairie. Mais toujours sans la moindre violence physique. Jusqu'à ce vendredi où Beretti est venu à sa rencontre. La discussion a tourné à l'aigre. SB s'est emporté, verbalement. Il reconnaît aussi avoir posé les mains sur l'actuel maire. Lequel avait pris soin de faire filmer la scène. Et de fournir son compte rendu au procureur.
Et voilà pourquoi ce père de famille a été arrêté et entravé devant ses enfants ce samedi matin pour être placé en garde à vue. Il devrait y rester jusqu'à lundi, sans avoir pu changer de vêtements ni faire une vraie toilette..

Sauf si il demande un report d'audience pour mieux préparer sa défense, il devrait passer en comparution immédiate devant les juges dès lundi après midi.
La justice sait parfois être expéditive.

à suivre



PS: En 2014 SB n'a pas découvert tout seul, il n'en avait pas les capacités, le fait que certains agents municipaux allaient se balader sans vergogne dans le serveur informatique de la mairie et en tiraient des copies. Un cadre, qui ne supportait plus ce laisser-aller, lui avait remis une clé USB destinée à convaincre D. Dord de la porosité du système de protection des données informatiques. Parmi ces données "en libre service" pour qui en voulait, se trouvaient notamment des mails échangés par les élus avec des correspondants extérieurs. C'est cela que SB était censé communiquer au maire pour le faire réagir en décembre 2014. La suite, on la connait.
Peut-on s'étonner aujourd'hui d'entendre SB se vanter d'avoir connaissance d'éléments que certains aimeraient voir rester cachés? Personne ne pouvant être poursuivis deux fois pour les mêmes faits, SB se croit-il aujourd'hui détenteur, en toute impunité, de quelques secrets gênants?
Toujours est-il que depuis plus d'un an, SB a déposé plainte à plusieurs reprises devant la justice (procureur, juge d'instruction) pour des faits d'une réelle gravité mettant en cause les deux maires successifs d'Aix-les-Bains. Des faits où le préjudice présumé se chiffrerait en millions d'euros au détriment des contribuables.
Ces plaintes ont dûment été enregistrées, la dernière au printemps dernier après un long entretien avec un officier de police judiciaire mandaté par le parquet de Chambéry.
Depuis on n'a pas encore vu de policiers venir arrêter les auteurs présumés de ces faits pour les mettre en garde à vue.
A ce stade, on pourrait se demander si ce n'est pas avec l'espoir de se faire enfin entendre par la justice que SB est allé se jeter dans la gueule du loup en provoquant inutilement Beretti?
A ses risques et périls toutefois...

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